Le Parlement catalan vient de
voter la fin de la corrida. Les motivations, ou du moins les arrière-pensées qui ont conduit à ce scrutin, touchent plus à la politique - le souci de prendre des distances avec le reste de
l’Espagne - qu’à des questions éthiques ou culturelles. Il n’en reste pas moins étrange que les élus de Catalogne aient décidé de supprimer sur ce territoire une fête baignée par les rêves
obsédants qui ont marqué notre civilisation née sur les bords de la Méditerranée. Comme la tragédie grecque, l’opéra italien et les semaines saintes andalouses, cette fête jette une lumière crue
sur la peur, le sang et la mort, pour aussitôt les transfigurer par une catharsis artistique d’un genre particulier.
La corrida est, plus encore que la représentation, l’expression vivante du mythe de Thésée et du Minotaure, y compris dans son épisode le plus sombre, celui de la descente aux enfers. A partir du grand Belmonte, qui provoque la révolution esthétique de l’art taurin dans les premières décennies du XXe siècle, l’essence du geste torero - passes de cape, de muleta et estocade - consiste à s’immerger dans le royaume des ombres, de l’animalité, de la mort. Aujourd’hui, plus que jamais, on torée en baissant la main autant qu’il est possible, ce qui revient à donner l’impression que le torero accompagne le taureau dans sa plongée, fût-ce par l’inclinaison du regard ou de la tête. Grâce à l’enchaînement de ces passes par le bas, et grâce au temple - il s’agit de cet accord entre le mouvement du torero déplaçant le leurre et la vitesse de charge du fauve - s’allonge cette traversée durant laquelle l’homme reste uni à la bête, étant presque autant en son pouvoir qu’elle au sien, avant d’émerger à la lumière à l’instant ultime, par le biais d’une passe de poitrine ou d’un savoureux paraphe.
L’estocade, quand le matador plonge l’épée dans «la croix» (1) en fusionnant avec la bête, est le point culminant de ce séjour aux enfers. C’est le moment «de vérité», l’exact pendant du contre-ut si attendu et redouté dans l’opéra italien.
En définitive, le destin du torero rappelle celui des explorateurs mythiques des royaumes infernaux, tels Thésée et Ulysse. Ses lumières ont une intensité particulière par le fait qu’il a traversé l’obscurité. Il triomphe pleinement, dans la mesure où il a été capable de plonger dans les passes, de «se pencher au balcon» (2) avec les banderilles, de se «croiser» avec le taureau à la muleta, et de «se laisser voir» par lui en portant le coup d’épée.
Le sens profond de la corrida est de faire en sorte que la mort, symbolisée par la réalité redoutable du fauve, soit transfigurée par l’art du torero, qu’elle soit hypnotisée en quelque sorte. Il est important, ici, de comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de la mort du taureau, ni même de la mort représentée par lui.
On ne vient pas voir mourir un animal en tant qu’individu (ce serait pur voyeurisme) ; on vient assister à une cérémonie dans laquelle la mort du taureau est inéluctable (sans oublier que cette mort représente aussi la nôtre, celle de tous les mortels), mais dont le fondement, au bout du compte, est la communion entre la vie et la mort, la célébration de ce couple essentiel qui recouvre toute existence et qui s’incarne dans cet autre couple évoluant sur le sable. Dans sa face lumineuse, la corrida induit une idée de résurrection, une fois vaincue par le matador «cette mort suspendue à chaque corne», comme dit le poète.
Mais tout appartient en même temps à la vie et à la mort dans la corrida, à commencer par le toreo. La conscience que partagent le torero et l’aficionado de cet art singulier est centrée sur l’évidence de sa réalité fragile et éphémère, au moment même où celui-ci tente de créer l’illusion d’une éternité impermanente. La clé, ici, est le temple, dont le but est d’allonger et de ralentir la passe, en d’autres termes de différer la mort inévitable de sa beauté. Le torero sculpte le temps, comme s’il pouvait s’en rendre maître, tout en sachant qu’il est vain de prétendre l’arrêter. Chaque seconde «templée» de toreo est enveloppée par «cette mort paresseuse et longue», aussi poignante qu’une note musicale suspendue, ultime vibration du chant avant le silence définitif.
On l’aura compris, la tauromachie s’apparente aux plus hautes expressions de la Méditerranée, celles où l’homme pose un regard lucide sur le destin mortel qui le menace, par lequel il sait qu’il sera vaincu, mais qu’il a le courage de dévisager et de maîtriser, autant qu’il est possible, en construisant avec lui une œuvre d’art.
(1) Le point de jonction entre la colonne vertébrale du taureau et la ligne de ses omoplates.
(2) Geste du banderillero de se pencher vers le taureau au moment de lever les bras.