Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
  le blog pcf-nimes

Front de Gauche Nîmes

L'Humanité du 16 juillet : "Face à l'assassin de Jean Jaurès, le "serrement de coeur" du journaliste "

Publié le 16 Juillet 2014 par section pcf nimes Front de gauche Nîmes municipales 2014 Nîmes

Face à l'assassin de Jean Jaurès, le "serrement de coeur" du journaliste

Les séries d'été de L'Humanité

Charles Silvestre Mercredi, 16 Juillet, 2014

Nos grands procès. 1919.

Cinq ans après l’assassinat du fondateur de l’Humanité, l’émotion au procès de Raoul Villain est vite remplacée par les débats autour de l’Union sacrée. Face à l’assassin de Jean Jaurès, le « serrement de cœur » du journaliste

Le 24 mars 1919, s’ouvre, devant la cour d’assises de la Seine, le procès de l’assassin de Jean Jaurès. Le 31 juillet 1914, à vingt et une heures quarante, Raoul Villain a tué de deux balles de revolver, à travers la fenêtre du Café du Croissant, le directeur de l’Humanité, qui dînait avec ses amis du journal. Parmi les représentants de la presse, il en est un qui ne pourra en rendre compte sans faire état d’un « serrement de cœur ». Il s’appelle Jules Uhry. Avocat et député SFIO, il est aussi chroniqueur judiciaire à l’Humanité depuis 1907 et couvrira ce procès jusqu’au 29 mars 1919. À lire la série d’articles de Jules Uhry sur ces six jours d’audience, on se dit qu’il n’a pas oublié la recommandation du « patron ». Le 22 mars, dans sa présentation du procès, le journaliste se confie : « Mais voilà qu’au moment d’écrire, je crois entendre l’appel téléphonique, qu’à la veille de chaque grand procès, le maître m’adressait pour me recommander d’être impartial et juste. » Le 25 mars, au lendemain de l’ouverture des débats, ayant vu Villain, il ne se retient pas : « C’est à pleurer de douleur quand on songe que c’est cela, cet “inachevé”, qui a brisé le cerveau le plus riche et le plus cultivé de notre époque."

Un verdict prélude au congrès de Tours

Car, être « juste », c’est rendre compte de la motivation invoquée par Villain, adhérent de la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine – groupement d’étudiants ultranationalistes d’extrême droite –, qui se dit « fier » d’avoir abattu « le grand professeur de lâcheté » opposé à la guerre avec l’Allemagne. Mais c’est aussi ne pas le rater quand il est pris en flagrant délit de mensonge. Villain, rapporte Uhry, n’a jamais entendu Jaurès, mais il prétend avoir « vu, en juillet 1914, une affiche émanant de “l’Humanité” qui représentait un officier tuant une Alsacienne… ». « Explication imbécile trouvée après coup », ajoute, indigné, le rédacteur.

Le déroulement du procès, rapporté dans le journal, montre que l’Humanité et son journaliste n’en resteront pas au sentiment. Car se joue aussi un épisode majeur de la vie du parti socialiste SFIO. En mars 1919, le parti se déchire entre sa fidélité à l’Union sacrée en faveur de la guerre et la dénonciation du massacre de 14-18. Jules Uhry fait part du témoignage de René Viviani. Pour le chef du gouvernement de juillet 1914, Jaurès aurait été dans la guerre l’ardent défenseur de la défense nationale, mais « il croit aussi que Jaurès aurait condamné le bolchevisme… Il croit qu’il serait revenu de ses rêves de fraternité », dénonce Jules Uhry. Un autre journaliste à l’Humanité, Amédée Dunois, répond indirectement à René Viviani, se moquant du « vieux mythe en toc de l’Union sacrée ». De la déchirure en cours de cette Union sacrée, un grand moment du procès, la plaidoirie de Joseph Paul-Boncour, pour les parties civiles, porte la marque. L’Humanité rapporte longuement son intervention. L’avocat a reçu le mandat de laver l’honneur de Jaurès, objet de calomnies d’avant-guerre sur son antipatriotisme. « Nous remettons entre vos mains, dit-il au jury, l’honneur de sa mémoire. » Il en rajoute : « C’est sur la tombe de Jaurès que s’est scellée l’Union sacrée. » Et l’important, insiste-t-il, est que l’on ne « puisse atteindre, dans son patriotisme, tout un grand parti ». Pour le reste, Paul-Boncour ne demande pas à ce que l’on « fasse tomber une tête ». L’avocat général Béguin, exige, lui, un « verdict atténué ». Et Zévaès, l’avocat de Villain et ancien député socialiste, n’aura plus qu’à plaider la clémence, comme « une amnistie générale et généreuse ».

Le 29 mars 1919, l’acquittement et la remise en liberté immédiate de l’assassin de Jaurès font scandale. Dans l’Humanité du dimanche 30 mars, il est l’objet de deux articles. « Je n’ai pas à apprécier ici, note le rédacteur judiciaire, les conséquences politiques du verdict. » Une autre plume s’en charge, celle de Marcel Cachin. Le directeur de l’Humanité a succédé à Pierre Renaudel, fervent partisan de l’Union sacrée. Cachin, non sans amertume, frôlant l’autocritique collective, stigmatise, alors, un jury de classe, « un défi jeté par quelques bourgeois aveugles à tout un peuple de travailleurs ; leurs épaules portent une responsabilité effroyable dont, peut-être, ils n’ont pas mesuré l’exacte portée ». L’exacte portée… On est en droit de penser que la tournure du procès Villain et son verdict, nouvelle défaite cuisante d’un parti socialiste impliqué dans la guerre, ne sont pas pour rien dans la rupture qui surviendra, en décembre 1920, au congrès de Tours, où l’on retrouvera Cachin parmi les fondateurs du tout nouveau Parti communiste. -

Commenter cet article